Et j'en ai marre, en même temps, de faire attention. J'en ai marre, d'être enfermée en moi avec tous ces sentiments que j'ai proscrits, tous ces mots que je ne veux plus dire, plutôt mourir que de les dire, je me dis, à la casse les mots d'occasion déjà servis, c'est comme mon c½ur, et mon corps, eux aussi ils sont d'occasion, eux aussi ils ont aimé, souffert, et alors ? Je ne vais pas me réincarner pour autant, ni me glisser dans l'âme d'une autre, ils sont là, ces mots, de toute façon, ils sont dans ma tête, dans ma gorge. J'ai honte de les penser et encore plus honte de ne pas pouvoir les dire. J'en ai marre de ce froid en moi. Marre de passer à côté de la vie, du bonheur, du malheur, de la mort. Faut arrêter de pas vivre. Faut arrêter de pas pleurer. Faut arrêter la rétention des larmes. Faut que t'arrêtes d'avoir peur d'être vivante... Faut arrêter l'amour sublime, les amants beaux et nobles et parfaits. La vie... Et puis la tristesse passera, elle aussi, comme le bonheur, comme la vie, comme les souvenirs qu'on oublie pour moins souffrir ou qu'on mélange avec ceux des autres ou avec ses mensonges. C'est déjà ça de pris, c'est le jour qui s'est levé. Tu vois, on recommence. C'est ça qui compte, recommencer. La vie est un brouillon, finalement. Chaque histoire est le brouillon de la prochaine, on rature, on rature, et quand c'est à peu prêt propre et sans coquilles, c'est fini, on n'a plus qu'à partir, c'est pour ça que la vie est longue. Rien de grave.



